Chapitre VI

Publié le par Nicolas

Chapitre VI

Chapitre six

Le long du Rhin. - Chemin de fer. - Epidémie de grippe. – L’erreur n’est qu’humaine.

Les deux premiers jours furent parsemés de campagne. La première tâche fut de se familiariser avec les ponts et les routes accessibles en poids lourd. Un vrai labyrinthe imprévisible, nécessitant impérativement l’acquisition très rapide de cartes spécialisées au risque de devoir manœuvrer en permanence tel un éléphant dans un poulailler. Par ailleurs, le Dr Barnum n’avait pas encore confiance en la bête qui cumulait les incertitudes : un volant qui n’a pas l’influence attendue sur la direction, un bruit systématique lors de grandes largesses dans le braquage, un ralentisseur de toute évidence inopérationnel. La voie rapide attendra donc le troisième jour. Rapide est un grand mot, largement dépassé par les quarante tonnes gavés de marchandises pourtant limités à quatre-vingt-dix kilomètres par heure.

Le mercure se replia sous la barre des dix degrés Celsius et le chauffage d’origine de la cabine ne semblait pas en état de marche. Quant à celui de la cellule : le coût inhérent à son installation avait postposé son acquisition. Les bagages se vidaient progressivement de leur substance textile dès le coucher du soleil. C’est habillé, littéralement de la tête aux pieds, pour conjurer la fraicheur germanique, voire lunaire de ce mois de novembre que les habitants de la cellule envisageaient de survivre à leurs nuits. Une batterie de bouillottes furent placées au cœur de chaque lit. Il fallut par ailleurs jongler avec l’aération de la cellule, régulant les ouvertures, pour trouver le juste équilibre entre conservation optimale de la chaleur et extraction du monoxyde de carbone émanant du butane consumé pour chauffer les eaux. Le seuil d’oxyde de carbone fut étroitement surveillé par un appareillage adéquat du Dr Barnum. Les nuits, le froid vint régulièrement gratter et éveiller la moindre parcelle de peau mis à l’air, saccadant et déstructurant les rêves de voyage. Le matin, la condensation murale abondante se fraya un chemin, goutte à goutte, pour sillonner les rides encore endormies. Un sentiment de pied dans une botte mouillée imprégna les enfants qui pourtant ne se plaignirent point.

Le Dr Barnum veilla sur eux et leur température comme on veille un œil ouvert sur un bruit d’ailes de moustique la nuit. Il est certain qu’il faudra trouver d’autres solutions pour traverser le désert de Gobi en hiver en Mongolie. Il fut impossible d’évaluer l’efficacité des panneaux absorbant et stockant l’énergie solaire car une prise allume cubain 24 volts orpheline ne permettait pas de brancher l’ensemble des appareils énergivores. Par ailleurs, à deux reprises, le voyant d’huile de frein s’alluma, à deux reprises le Dr Barnum s’agita mais la traduction opérée par le celui-ci était en fait erronée. Il s’agissait des voyants indiquant que les grands phares étaient en action. Pour comprendre cette mésaventure, faut-il se rappeler que les informations sur le tableau de bord y étaient exclusivement gravées en abréviation allemande.

On ne dompte pas un animal sans sciure de bois. Saucisses, coulées de curry, cornichons, moutarde douce et pains céréalisés se succédèrent pour finir par se reposer dans une toilette sèche à peine inaugurée. Paquet de sciure pour espèce murine compactée, ils furent bien les cobayes de circonstance.

L’inconfort fut total mais salvateur puisqu’il permit de lister, comme prévu, les aménagements à réaliser. Après Bonn, les campagnes bordées des vignes de Moselle furent sillonnées et un matin, dans une côte gravissant la campagne, le moteur entêté, dans un nouveau caprice s’arrêtera. Absence de moteur signifie également absence d’air comprimé et donc : blocage du système de frein qui, se mettant en sécurité, immobilisa définitivement le camion au milieu de la voie. Dans l’ordre, Mme Raphaëlle s’occupa de la sécurité des enfants et de leur température sur le bord de la route pour ensuite contacter un dépanneur camion avec quelques réminiscences d’Allemand. Le premier prix fut annoncé à trois cents cinquante écus par heure de dépannage, signifiant que la choucroute allait devenir leur meilleur ami pour le mois à venir.

Contemplant les projections d’huile maculant les nouvelles courroies, le Dr Barnum allongé sous le moteur attendait un miracle ou l’évidence d’un tuyau déconnecté appelant le regard. Mais en vain ! Une ambulance de la Deutsches Rotes Kreuz croisa leur route avec à son bord un patient. Ils eurent la bienveillance de compenser en partie leur infortune en leur fournissant des couvertures de survie pour les enfants avant d’aussitôt reprendre la route. Un couple d’agents arrivait alors, affichant sur leurs gilets anti balle Polizei. Le premier régula la circulation alors que le deuxième anima avec beaucoup de talent les enfants dans leur propre véhicule, actionnant sirène, chauffage au maximum et cartes à jouer pendant presque deux heures.

Le dépanneur arriva, ne s’intéressa pas à la panne mais pris une heure pour réaliser son montage de traction. De son point de départ à l’arrivée dans le garage le plus proche, dans la ville de Sinzig, il mit trois heures. Sinzig, petite ville de province où il semble ne rien se passer de familier. L’équipe de mécaniciens TSS, charmante, accueilli la bête blessée et autorisa le déploiement d’un campement sur leur parking à côté de leur décharge de pièces mécaniques. Par un regard effleurant le moteur, ils se rendirent compte qu’il venait d’être révisé et qu’il était donc sous probable garantie, refusant dès lors de s’y investir. Le lendemain matin, un préposé accompagna les passagers déroutés à la gare de chemin de fer où, chargés de bagages non ergonomiques, tous rentrèrent vers la capitale belge à bord de cinq trains scarifiant les terres séparant les deux villes.

De retour, la nuit réchauffa et apaisa les esprits et tous reprirent le travail ou l’école sans qu’il n’y paru. Le moral fut légèrement ébranlé par cette première expérience : en manipulant les comptes en tous sens pour s’assurer que le projet fut, ou non, encore réaliste - assommés par les nouveaux frais qu’ils risquaient d’essuyer ; et surtout face à la perte de confiance dans ce véhicule ayant déjà absorbé une grande partie du capital voyage.

La semaine suivante, l’équipe de motoriste verviétoise, assumant l’incident, pris la route en direction de Sinzig, équipée d’appareillages de diagnostic scopiques mirent rapidement en évidence un nouveau piston grippé. Mais pourquoi donc cette infortune à répétition ? Fourmillant autour du moteur, ils s’aperçurent que, contrairement à ce qu’ils avaient constaté lors de leurs essais sur banc, la turbine refroidissant le moteur par air, dans une indifférence totale, ne tournait pas. La seule différence objective était que lors des essais, les deux extrémités reliant normalement le refroidisseur d’huile étaient ponté entre eux et non simplement bouchonnés. Après contact avec le constructeur moteur Deutz, confirmation était faite que si en effet, le refroidisseur d’huile pouvait être temporairement hors d’usage, il fallait le ponter et non simplement le bouchonner de part et d’autre au prix, par effet cascade indépendant, d’une turbine à air immobile. Ils ne savaient pas qu’ils ne savaient pas. Ils pensaient à tort que, spécialisés en moteurs modernes, le garage Bahut avait connaissance de ce type de moteur plus basique. Le garage de son côté n’avait pas vérifié cette fonction lors du remontage car l’ancien propriétaire, resté flou sur cette question, semblait avoir roulé ainsi au retour d’Afrique. Erreur humaine donc, non sans répercussions financières majeures, mais rendant confiance en ce camion qui devra les accompagner coûte que coûte.

Il est probable que les mécaniciens, amoureux de nouvelles technologies, aient d’une part sous-estimé les efforts de précision et d’horlogerie que nécessitait cet ancêtre, et d’autre part, n’aient pas compris l’essence même du projet. L’un d’entre eux déclara d’ailleurs « Vous avez bien du courage, moi je ne passerai pas trois jours à la côte dans votre camion ! ».

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