Chapitre V

Publié le par Nicolas

Chapitre V

Chapitre cinq

L’ancêtre.- La licence.- Tout se répare.

Le choix du camion se confirma après une presque méticuleuse inspection du contrôle technique et un coup d’œil des établissements Bahuts, spécialistes en camions nouvelle génération, dont le directeur général faisait partie de la famille par alliance. Le bilan était encourageant, il déclara : « Vous allez faire un marathon à bord d’une vieille dame, mais elle est en bonne santé ! ». Après l’échange commercial de 20.000 écus, la vielle dame - en laquelle nous avions beaucoup d’espoir - rentrait dans la famille. D’une allure non ostentatoire, son anatomie, dysmorphique pour l’Europe fut en totale harmonie avec la route de la soie. Six places homologuées au cœur d’une double cabine tractaient une caisse de bois et de fer pour l’hôtellerie : la cellule, notre nouvelle habitation. Etirés sur huit mètres de long et trois mètres quatre-vingt-deux de hauteur, austère et germanique, le tout pesait dix tonnes et devrait rester indifférent à nos corps bien ou mal nourris à transporter. Dans son ventre ballote une réserve de cinq hectolitres d’eau grise à bâbord répondant à la même quantité de diesel à tribord. Un compteur qui affichait timidement 120.000 kilomètres tournait au ralenti depuis trois ans. Une aiguille qui ne dépasserait jamais 84 km/h alors que l’ensemble avait dépassé 25 ans de mise en circulation. Ces années écoulées nous permirent de bénéficier d’un statut d’ancêtre limitant le dépôt pour le carnet de passage en douane du véhicule à 5.000 écus : une caution pour compenser l’impertinence du nomadisme. De quoi éloigner surtout les tentations d’inonder le monde de nos épaves ou d’en faire un commerce non régulé au-delà des pays européens.

Après une évaluation théorique sans encombre, l’examinateur détenant la clé de la licence poids lourd, et sentant le perfectionnisme habitant le Dr Barnum, eut la politesse de le convoquer trois fois avant de la lui délivrer. Le premier contentieux se produisit en tentant de forcer un tunnel annoncé de la même hauteur que le véhicule et par une vitesse sur les voies rapides frôlant avec la limite inférieure. Le deuxième, par la rencontre impromptue d’un sens unique spécifique aux engins de taille, qui invitait le Dr Barnum et ses hôtes à un retour précoce à la base… dans un mélange de frustration et de bonne humeur. La troisième tentative fut la bonne et se solda par le permis poids lourd international. Plus de deux milles écus furent cependant délestés dans la boite à gant d’un de ces géants de fer BARA. La licence est une aptitude à une conduite sécuritaire mais ne signe pas encore une compétence à l’art de la conduite. Restait donc à acquérir ce sens artistique, et à immatriculer Madame.

Les mécaniciens portèrent alors l’engin au contrôle technique officiel mais, chemin faisant, une implosion au cœur du moteur sortit le chauffeur de son état d’hypnose. Le camion se figea, un genou à terre. Le Dr Barnum fût averti de cet incident, nouvelle le clouant sur place avec l’ensemble du projet. Sans un seul kilomètre à son actif, l’analyse du timbre de l’implosion par les mécaniciens sanctionnait l’aventure d’une perte totale sans équivoque.

D’après eux, toute exploration plus profonde à la recherche précise du problème alourdirait les frais sans espoir de solution réaliste. Mais dans l’impossibilité psychique d’accepter ce pronostic, les propriétaires que furent Mme Raphaëlle et le Dr Barnum décidèrent de se faire assister par une équipe de motoristes chirurgiens de renom, implantée en région presque germanophone. Le patron d’une grande expérience, frôlant les soixante-dix ans sous un manteau de cuir, rassura d’abord le Dr Barnum : « Tout se répare », mais ajouta : « Je ne veux pas le camion, acheminez-moi juste le moteur sur palette de bois ! ». La recherche de la palette fut la partie la plus aisée du processus. L’autre consista à la déconnection totale du moteur et à la section d’une partie du marchepied sans laquelle son extraction n’aurait pas été possible. La manœuvre nécessita dix heures de main d’œuvre. Le transport d’une centaine de kilomètres se fit sans encombre.

Les motoristes concentrés dans leur laboratoire démontèrent entièrement le moteur, le mettant à nu, faisant fi de la pudeur de chaque vis, ré-usinant certaines pièces, dégraissant l’ensemble. Ils profitèrent dès lors de ce démembrement pour remplacer le démarreur, l’alternateur et les courroies totalement exposées et accessibles. Les pièces jumelles, usées mais encore fonctionnelles feront aussi partie du voyage. L’autopsie finale révéla un virus mécanique, non contagieux, qui avait grippé deux pistons. Il se disait « il doit faire ses maladies ». Rapidement remplacés, l’ensemble repeint, le moteur en était presque devenu esthétique. Il tourna sur banc d’essai pendant six heures à mille sept cent tours avec une puissance de cent vingt chevaux avant de retourner fièrement dans le ventre du monstre qui nous avait livré sa plus profonde intimité. Le Dr Barnum, soulagé, un café à la main, admirait durant quelques heures les courbes métalliques revisitées. Cette parenthèse avait allégé l’équipage de plus de neuf mille écus, qui les encombraient pourtant si peu, mais c’était là le prix de leur sécurité et tranquillité d’esprit. Pour consolider cette dernière, le Dr Barnum côtoyait durant quelques temps plus le cambouis que les solutions antiseptiques, prenant leçon sur leçon auprès de ces nouveaux maîtres en mécanique.

Enfin, à la livraison, il fut déclaré que, si après cinq cents kilomètres le moteur restait à discrétion, il ne se passerait plus rien. « Bon vent mes amis et bonne chance pour l’Afghanistan !» … « Non, le Kazakhstan » reprit le Dr Barnum. Après encore quelques réaménagements de base et poignées de mains avec ces mécaniciens qui s’étaient armés de toute leur patience pour enseigner au Dr Barnum comment dresser les humeurs de la bête, les congés de la Toussaint et l’ancienne Prusse paraissaient être une parfaite conjoncture pour la prochaine étape : un essai grandeur nature en famille. Le camion allait revoir sa route natale.

A « J » moins cinq mois, le matin du jour de départ, l’attente du facteur devenait interminable car il devait acheminer les plaques d’immatriculation au domicile de la famille impatiente. Une fois le grâle en main, le camion fut marqué au fer bordé de rouge, pris en étau dans sa nouvelle identité. Les mécaniciens avaient constaté une fuite dans le refroidisseur d’huile mais collégialement assurèrent que pour les températures rencontrées en Allemagne à cette époque, il n’était pas indispensable de le raccorder. Pour éviter cette échappée d’huile, de part et d’autre, des bouchons furent maintenus en attendant de retrouver un radiateur similaire avant le grand départ. L’huile au sol était minimisée et attribuée à un résidu des opérations.

Un dernier nettoyage de l’ensemble à l’air comprimé et quelques préparatifs de dernières minutes firent omettre de regarder l’heure aux six apprentis. Les établissements Bahuts fermaient, il était temps de se mettre en route. Le Dr Barnum montait donc enfin sur le nouveau trône qu’il n’avait encore jamais apprivoisé. La clé tourna les talons, donnant un coup de fouet à la bête, l’ordonnant de se réveiller. En réponse, seul un rugissement étouffé, un crachat brumeux de fumée blanchâtre digne d’un matin d’hiver à Edimbourg émergea. Malgré la révision, la marche arrière pour sortir la machine du garage mis en évidence que l’embrayage ne répondait pas, ni en marche arrière, ni en quelque directions que ce soit. Les lumières du garage était déjà éteintes, presque plus âmes qui vivent, un dernier mécanicien chargé de la fermeture proposa un rapide coup d’œil à la transmission de la boite de vitesse. Mais rien n’est rapide avec un camion. D’abord éteindre le moteur. Il est des questions que le profane ne pose pas faute de ne pas imaginer qu’elle puisse être d’une quelconque pertinence. Comment éteindre le moteur ? Tel fut la question que se posait le Dr Barnum après avoir tourné la clé en position neutre et surpris de l’avoir en main alors que le moteur ronronnait encore à toute puissance. L’énigme fut temporairement résolue en calant en première vitesse puis en découvrant qu’il est de coutume d’éteindre le moteur au pied via une commande peu singulière pour un utilisateur de véhicule moins singulier : le ralentisseur.

Il est important de signaler ici au lecteur que « juste regarder au moteur » consiste en fait à dévisser une trentaine de boulons qui relient la chambre parentale située au-dessus de la cabine de conduite à l’arrière du complexe hôtelier. La cabine se basculant en avant par entrainement pneumatique à l’aide d’une longue barre de fer de fortune actionnée à l’huile de bras. L’opération plutôt physique se réalisant avec un coup de sueur en une vingtaine de minutes minimum. De toute évidence, un boulon principal reliant la transmission des vitesses à l’embrayage avait décidé de faire le voyage de son côté. N’ayant pas le temps de comprendre ou de le convaincre de nous accompagner, il fut rapidement remplacé, serré à s’étouffer ; la cabine termina sa ruade en reprenant position sans effort par décompression d’air.

Presque prêt, le Dr Barnum s’interrogea sur la nature d’un petit ventre bedonnant au niveau de la roue avant, tel une grossesse débutante sous la mâle pression des dix tonnes qui y prenaient appui. Une tentative de regonflage fut un échec car le compresseur général du garage était déjà éteint avant les jours de repos conventionnels de la Toussaint. Le camion doté de freins à air comprimé génère cette pression au moyen d’un compresseur permettant accessoirement d’être détourné au profit d’un regonflage partiel de pneus mais trop peu puissant pour atteindre les 6.75 bars nécessaires. Il fut décidé que le lendemain, le premier ravitaillement en diesel sera donc accompagné d’une pause de vérification des pressions aux pneus. Les minutes se succédèrent encore. Fin prêts, le soleil ne l’était plus. Chacun s’était promis de ne pas rouler après la nuit tombée et ils assumèrent pour la première fois cette précaution sécuritaire. L’établissement fermait sous les murmures de la réconciliation entre le changement de vitesse et la boite d’embrayage. Mme Raphaëlle, le Dr Barnum, et les quatre mécaniciens en herbe, dont les vêtements déjà partiellement huilés accueillaient chaleureusement toutes les poussières candidates à l’immigration, passèrent leur première nuit sur le parking, luttant contre leur premier froid, et attendant la lueur du jour, plus propice à accueillir ce baptême de conduite et quelques rayons de soleil. Nous ignorions n’être qu’aux prémices de nos surprises et aventures inhérentes à l’adoption de ce nouvel animal à dompter. Mais qui allait devoir se plier à l’autre ?

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