Chapitre premier

Publié le par Nicolas

Chapitre premier

Cinquante-cinq semaines en camion

Prologue

Voici l’histoire d’une aventure familiale contée à travers les frasques de cinq semaines en ballon de Jules Verne. Cette histoire en est scrupuleusement inspirée, le Professeur Fergusson, ses acolytes et leurs caractères se sont effacés pour laisser place à ses nouveaux protagonistes et leurs personnalités teintées de romance. Et voici donc une nouvelle aventure,…la Nôtre.

Chapitre premier

Encouragement de l’ambassadeur. - Le couteau suisse. - Présentation de Madame Raphaëlle.

 

C’était un diner affublé d’une belle audience, ce 03 Novembre 2013, qui se terminait par des poignées de mains. L’ambassadeur dans ces derniers mots de remerciements faisait à ses honorables hôtes une solennelle communication. Habitué à une belle éloquence, il salua le projet divulgué à table en rassemblant parmi les souvenirs de ses nombreuses lectures des phrases dont il avait retenu l’esprit et l’élégance :

-          « L’homme a toujours marché de découverte en découverte, c’est une vague contre laquelle on ne peut longtemps lutter. Le monde est parsemé de voyageurs, là où le ciel est traversé par des étoiles filantes. Il y a des siècles, les géographes tentaient de découvrir les sources du Nil et les marchands la route de la soie, je vous souhaite beaucoup de plaisir dans cette entreprise audacieuse. »

-          « Merci Monsieur l’ambassadeur » dit Madame Raphaëlle en inclinant légèrement la tête.

-          « Sachez être fier de votre fille Monsieur le Chef de Mission Economique, elle a le voyage et la rencontre dans le sang, la mangue ne tombe jamais loin de l’arbre. »

-          « Merci Monsieur l’ambassadeur, je n’oublierai jamais cette Afrique centrale à l’accueil et au climat si chaleureux mais sans vous offenser, je préfère la vue des mangues peuplant les arbres que jonchant le sol. »

Des rires enthousiastes retentirent pour s’éteindre dans la nuit alors que chacun rejoignait l’intimité de sa maison. Les parents furent encore ébranlés par l’annonce que venait de faire leur fille en présence de leurs invités. Frustrés de n’avoir pu complètement s’opposer à cette curieuse idée en de si bonne compagnie, ils se regardaient du coin de l’œil en décodant parfaitement les pensées l’un de l’autre. Le peu d’enthousiasme qu’ils avaient montré ne ressemblait décidemment pas à leur parcours de vie. Ils avaient eu beau traverser et même habiter dans la moitié du globe, volé dans des coucous de compagnie sur liste noires, transporter des dossiers en pirogue le long de fleuves sans quitter leur cravate, porter au Tchad ou à Caracas les valeurs humanistes et économiques de la France, leurs conditions de voyage ne leur semblaient pas s’équivaloir, et la chandelle ne pas en valoir la mèche. Ils s’endormirent sans trop en parler, dans l’espoir de ne pas réveiller ou alimenter les intentions saugrenues d’un couple approchant la quarantaine, laissant ce projet se diluer tout seul dans le quotidien.

Le lendemain, sa mère, Madame de Carmentière, y pensa sans cesse malgré tout, certaine qu’ils allaient se raviser, elle ferait tout ce qui est en son pouvoir pour freiner l’entreprise et commença par utiliser la carte de la santé et des enfants. Madame de Carmentière en discuta donc avec une amie proche, dont les talents de conviction en faisait une parfaite confidente et, qui aimait imposer son point de vue. Après un thé interminable, et armée de nouveaux arguments, elle fit enfin entrer sa fille pour aborder le sujet plus sérieusement encore. Cette dernière passa la porte comme une danseuse de tango entre en piste, la tête haute et le corps en avant. Madame Raphaëlle était une femme de presque quarante années, de taille et de constitution pourtant ordinaires ; son tempérament sanguin lui venait du sud, elle avait la force d’une mangeuse de foie gras et la fierté d’une fille de la Corse. Son teint légèrement foncé la confondait avec un tiers de la population du monde, Berbère au Maroc, danseuse de flamenco à Séville et chabine à Fort de France où elle avait d’ailleurs vu le jour par une journée de cyclone. Elle avait une figure froide, aux traits génois, enflammée par un sourire qui rend quelques femmes belles sans être pour autant séductrices. Les yeux en pistaches décortiquées, enclins à la découverte, plus intelligents que doux, lui donnait un air de grande assurance, et ses pieds se posaient à terre avec l’aplomb d’une grande confiance en la vie. Elle savait qu’il y a du bon en tout homme, que les différences en tout genre étaient une richesse et croyait en la systémique des choses. Sachant exploiter ses caractéristiques, elle en était d’ailleurs devenue psychologue. C’est donc d’un sourire calme, posé et non négociable qu’elle mit fin au déferlant oratoire maternelle. Sa mère s’en retourna chez sa conseillère forcée afin de partager la rencontre : « Elle a l’air très décidée ! Il est probable que le plus sage soit de nous rallier à son projet, faute de ne pouvoir le combattre ». Elle fit un rapport intégral à son mari le soir même de l’événement, qui résolut le problème de son côté en le noyant dans un sommeil de 12heures.

Mais quelle est donc cette famille, a quelle entreprise allait-elle se dévouer ?

Les parents, un digne et éminent Chef de Mission Economique à l’international et une mère diplômée en droit, en science politique et en maternité, avaient dévoué leur vie à la France et, dans cet entêtement, avaient associé leurs cinq enfants dès leur plus jeune âge aux découvertes, ambiances et aventures de leur profession. Ils ont d’ailleurs tous des nationalités différentes de par la terre qui leur a fait voir le jour et se sentent pour la plupart apatride. Cette digne enfant, ainée qui en assumait son devoir, annonçait un esprit vif, une pulsion pour la découverte, et une propension remarquable vers les travaux scientifiques détaillant l’interculturalité dans les rapports humains. Elle montrait en outre une adresse peu commune pour converser avec l’adversité ; ne s’embarrassant que de peu des choses matérielles. Conservant un lien familial fort et constant malgré l’éloignement d’une scolarité en pensionnat à l’âge ou les fleurs s’encombrent de la danse d’hyménoptères, son imagination s’enflamma à la lecture d’aventures hardies et par l’exploration du monde parmi sa famille qu’elle rejoignait régulièrement. Ses racines vinrent donc effleurer la Martinique française et ensuite sa maison mère, la France,  Bonn, les états unis d’Amériques, Athènes, Nairobi, Caracas, Mexico, Yaoundé et Bruxelles. Mon propos ici n’est pas de parler de déracinement, geste sauvage dans lequel on arrache à la terre une partie de ce que l’on est, mais plutôt d’envisager de laisser la racine bien en place en emportant toute la motte qui l’enveloppe. Son père, en homme instruit souffla sur ces braises sans le vouloir, et sa mère ne manqua jamais de consolider cette vive intelligence en décortiquant les gestes et coutumes de la bienséance de sa propre culture. Ses enfants nommaient leur mère le couteau suisse tant sa mémoire était le grenier où s’accumulaient traditions familiales et solutions pour tous les petits et grands problèmes de la vie. Elans de transmission qui mirent de fait en lumière le contraste avec autrui, et permirent à sa descendance de développer une sensibilité à l’autre. Un terreau qui sera aujourd’hui le compagnon de voyage de Madame de Carmentière fille. Agée de 35 ans, elle avait donc déjà fait le tour d’un demi monde, celui de l’occident et lasse de voire le soleil se coucher, elle rêvait de le voir se lever quand quotidiennement il enivre les matins de l’orient. Malgré cela, elle se figea par amour au cœur de l’Europe, quinze ans d’arthrose d’esprit, sacrifié au bucher de la carrière de son bel ami. Cette existence était satisfaisante sans pour autant convenir : chassez le voyageur et il revient au galop. Elle patienta sans forcer sa moitié ; attendant un train qui ne s’annonce pas. Prenant les découvertes dans l’ordre elle commença par revoir cinq mois Fort de France qui n’avait connu d’elle que trois semaines parsemées de quelques cris, gazouillis et de deux jours de température. Elle y avait découvert, outre elle-même, des colonnes de fleurs fantasques qui rappelaient sa physionomie de vahiné, un maître estimé issu d’une grande famille de plantation de rhum, et la première psychanalyste de l’île qui couvait dans sa bibliothèque de cathédrale une des premières encyclopédies encrant l’occident dans le monde de la littérature.

D’excellente constitution, elle résistait parfaitement à l’ennui, au travail physique, et vivait à son aise au milieu de l’inconfort et des plus complètes privations, sauf peut-être celle du sommeil. Elle était le type du parfait voyageur, dont les pieds ne s’arrêtent que pour fixer un tableau dans un musée. Sa description resterait incomplète si nous ne signalions pas sa plénitude l’estomac dilaté et le sentiment de peste l’estomac vide. Madame Raphaëlle se tenait toujours éloignée des corps autosuffisants, étant de l’école de la sincérité ; elle trouvait le temps mieux employé à découvrir l’autre qu’à discuter des autres.

On raconte qu’elle sait rire de tout sauf des autres et d’elle-même, d’elle-même parce qu’elle est Française, ne l’oublions pas, et des autres parce qu’elle trouve cela déplaisant. Mais alors de quoi rie-t-elle? De rien ! Elle se contente de rire avec, et sa bonne humeur et son écoute suffisent amplement à souhaiter son excellente compagnie.

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