Chapitre III

Publié le par Nicolas

Chapitre III

Chapitre trois

Le Dr Barnum. – Australie. – Le Léopold. – Un camion. – Les bonnes étoiles.

Madame Raphaëlle avait donc un bel ami. Non pas un autre elle-même, l’amour ne saurait exister entre deux êtres parfaitement identiques. Ils possédaient des qualités, des aptitudes et un tempérament distincts qui rapprochaient tellement Madame Raphaëlle et le Dr Barnum qu’ils avaient décidé de s’enrichir du quotidien de l’un et de l’autre au cœur de la capitale européenne.

Ce Dr Barnum était un belge, descendant Viking dans toute l’acceptation du mot, du sang flamand l’habitait encore mais la langue en elle-même avait sauté une génération. C’était quelque fois un docteur, mais partout et en toutes circonstances, un chasseur d’idées. Rien de moins étonnant de la part d’enfants qui en furent carencés. Il utilisait l’humour pour marquer son désaccord et avait un cinquième sens pour dénicher intuitivement les êtres habités par quelques perversités d’esprit. On le citait comme un homme à la fois très intérieur et à la fois de scène tant il avait développé pendant son parcours de médecin, l’art de jouer des mystères de la vie en exploitant la prestidigitation. Art complexe et complet qui lui avait été enseigné par un ingénieur franco-japonais, qui à force de jongler avec les chiffres avait poursuivi sa méthode en jonglant avec tout autres objets des plus variés. Restant ingénieur à ses heures, il usait de son ingéniosité dans les arts forains. Il portait le nom d’une fleur même s’il avait plus le physique d’une plante carnivore, ce qui détonnait parfaitement avec sa grande gentillesse. Ils avaient tous deux le sens du spectacle et avaient usé leurs manches dans d’innombrables gala, banquets et festivités, s’adaptant parfaitement aux styles imposés par leurs clients, de l’enfant n’ayant pas encore reçu la disgrâce de l’âge de raison jusqu’au ministre d’état l’ayant largement dépassé.

La physionomie du Dr Barnum rappelait beaucoup celle du prince de Norvège mélangée à celle du poète Timotéo Sergoï, auteur de l’excellent ouvrage « Le tour du monde est large comme tes hanches ». Ancien rugbyman, sa taille toisait à plus d’un mètre quatre-vingt-cinq ; en permanente réflexion mais plein d’aisance, il paraissait doué d’une force tranquille ; une figure très peu hâlée par le soleil, protégée par une barbe hirsute à ses heures, des yeux pensants et bleus, une hardiesse naturelle à lancer ou semer des idées ; enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur du Belge.

La connaissance des deux amis se fit dans les festivités universitaires à la gloire d’Hippocrate, à l’époque où tous les deux appartenaient au monde étudiant ; pendant que le futur Dr Barnum en excellent organisateur orchestra les soirées, Madame Raphaëlle découvrait ses nouveaux camarades. Le Dr Barnum, excellant en biologie végétale, repéra rapidement la fleur rare qui devint sa proie.  Les circonstances firent que le docteur en devenir et sa fleur, pourtant sans épine, furent longtemps séparés par de lointaines expéditions ; mais ceux-ci ne manquaient jamais de donner quelques nouvelles d’eux-mêmes. A terme et ouverture complète de la fleur, elle ne lui appartint enfin que cinq années plus tard.

Le Dr Barnum aimait parler du passé, Madame Raphaëlle couvait le présent et préparait sans cesse l’avenir : l’un regardait en avant, l’autre en arrière. De là un esprit parfois inquiet, celui du Dr Barnum et une placidité parfaite, celle de Madame Raphaëlle.

Après quelques voyages aéroportés mais surtout après l’étreinte des principales routes d’Europe en étoile à partir de Bruxelles, les instincts de voyage de Madame Raphaëlle et ses appétits de découverte ne s’apaisaient que très temporairement. Pour obtenir quelques répits, le Dr Barnum devait s’assurer d’abreuver la vue de sa douce avec des œuvres de grands maîtres dans les diverses capitales européennes ou d’outre-manche. De son côté, face à un l’émergence insidieuse d’une dysharmonie à caractère ‘Serpula lacrymans’ anthropomorphique au sein de son environnement de travail, le Dr Barnum, se fatigua progressivement. Fatigue qu’il partagea avec celle qu’il réveillait les soirs où il rentrait d’avoir veillé sur la santé de la cité. Elle refusa de sacrifier ses appétits de découverte pour un système qui refusait de toute évidence l’apaisement et qui, dans ce contexte, ne réjouissait plus guère son époux.

Madame Raphaëlle, demeurait pensive, se livrait à de discrètes recherches, passant des demi-nuits dans des ébauches de plans et cartes. Les moutons n’avaient jamais le temps de sautiller car elle les remplaçait, avant de s’endormir, généreusement par des ébauches d’engins de transports dont elle ne touchait mot qu’exceptionnellement comme pour tâter le terrain.

Il y a un mois déjà qu’elle avait exploré les destinations que son mari aurait aimé découvrir, mais juste comme ça, pour parler de quelque chose, jusqu’au jour où elle avait déclaré :

-          « Je suis d’accord pour l’Australie ! »

-          « L’Australie ? »

-          « Tu connais l’envie qui me démange de réaliser un voyage de famille depuis toujours ! C’est le moment ! »

-          « Certes… ! »

A la place de tous ces points d’exclamation, mettez des idées qui s’entrechoquèrent dans la tête de Monsieur Barnum, mêlées à une certaine angoisse, car il savait qu’une idée lancée par sa femme, contrairement à lui, n’attendait pas une approbation ou un refus quelconque mais une réaction afin d’ajuster son idée. En d’autres termes, elle n’attendait pas un oui ou un non, mais un comment !

-          « Rassure toi, ce n’est pas la lune, d’autres ont réussi ce projet bien avant nous ! J’ai bien étudié la question, pour des raisons de climats, il faut qu’on parte en avril afin de traverser la Chine aux beaux jours »

-          « Que veux-tu dire par traverser la Chine ? Répondit Mr Barnum, moitié inquiet, moitié exalté.

-          « Je conçois ton inquiétude mais parlons sans passion, posément, rationnellement. Tu sais que la passion n’est jamais bonne, elle est fille de la souffrance. Prenons le temps d’en discuter en déjeunant. »

-          « Demain au café le Léopold, 11h00 »

Les deux amis étaient au rendez-vous et se placèrent en face l’un de l’autre. Madame Raphaëlle face à une carte du monde qui décorait le Léopold alors que le Dr Barnum lui tournait le dos. Une petite table, presque trop étriquée pour la pile de tartines et les deux cafés émoussés de crème laitière qui s’y côtoyaient.

Madame Raphaëlle retraça en une heure le plan qu’elle avait scrupuleusement élaboré. Elle commença par le moyen de transport. Un camion lui semblait le plus approprié car il alliait la lenteur du voyage, la sécurité routière, la capacité à couver une famille et la propension à toiser toute les sortes de routes. Elle décrivit en long et en large la taille idéale, que la marque idéale devait être un « Industrial Vehicles Corporation », IVECO, le plus représenté dans le monde en cas de problème mécanique mais surtout que sa date de construction devait être antérieure aux années deux milles car il devait être composé de la plus faible puissance électronique possible afin de rester accessible à des mécaniciens de toute classe. Par ailleurs, sa date de mise en circulation déterminerait la charge financière du carnet de douane que nous devrions mettre en jachère, chaque pays voulant s’assurer qu’aucun particulier ne tente de faire commerce d’engins motorisés. Il nous fallait donc déposer une caution de la valeur du véhicule au National Royal Automobile Club, montants qui feraient de nouveau grossir notre bourse uniquement en cas de retour du véhicule dans son pays d’origine. En cas contraire, l’état se chargerait de dépenser cette somme à sa guise. Une exception était faite pour les engins considérés comme ancêtres ‘old timer’, montant dès lors limité à cinq milles écus.

-          « Ça ne va pas être facile à trouver ! » Répondit Mr Barnum, rassuré de cette difficulté qui lui laisserait le temps de digérer l’état d’avancement prononcé du projet et les sandwiches qui se faisaient de plus en plus rares sur la table.

-          « Le rendez-vous est pris avec Monsieur Maréchal, qui s’en revient d’Afrique avec ses quatre enfants qui furent transportés à dos de Magirus Iveco, une mécanique germanique qui durant une année a su les propulser à travers les sables noirs. La bête est donc apprivoisée pour une grande famille et à vendre. »

-          Inquiet : « On a rendez-vous quand ? »

-          « La semaine prochaine ! »

-          Soupir… et excitation se mêlaient entre les gorgées de café, laissant au Dr Barnum un sourire de lait sans sa moustache, que Madame Raphaëlle considéra comme un accord.

La semaine qui suivit fut riche en discussions, le Dr Barnum également diplômé en Toxicologie, discourait sur la différence théorique qui existait entre le danger et le risque lié au voyage alors que Madame Raphaëlle se passait d’inquiétudes infondées, se basant sur l’expérience d’autrui, sur les qualités de sa préparation et sur sa bonne étoile. Il faut dire que dans son métier, elle avait tant partagé sa bonne étoile avec des êtres passagèrement moins chanceux, qu’elle comptait bien en user un peu plus à son tour. Mais en s’endormant le soir, ils considéraient tout deux que la bonne étoile, comme l’amour, en se partageant, ne se divisaient point mais s’amplifiaient.

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